L’art contemporain est l’expression des artistes de notre époque. Les artistes puisent dans le contexte historique, politique, économique et social des thèmes de travail. Mais si l’art dépend de son époque, sa qualité première est de la transcender, d’aller au delà.
Il n’est pas forcément toujours là pour faire plaisir ou pour plaire, pour décorer, il ne permet pas forcément de rêver, il énonce ou dénonce notre époque, il en est le porte -parole.
Pour sa 18ème édition, le Commissaire Philippe Piguet a souhaité placer la biennale Selest’Art 09 sous les signes mêlés du bizarre, de l’étrange et de l’incongru, paramètres omniprésents de toute histoire de l’art et toujours très vivaces dans l’actualité de la création artistique.
L’idée sera de surprendre le regardeur : une douzaine d’artistes contemporains investiront la ville. Peintures, dessins, photographies, vidéos, ainsi que sculptures et installations jalonneront le parcours de Sélest’Art 09 proposant aux visiteurs d’aller à la découverte d’œuvres des plus surprenantes et des plus inattendues dans la ville.
Le vrai regard, la vraie curiosité c’est de maintenir toujours en alerte cette petite veilleuse qui nous dit : « Et si les choses étaient autrement... » Et si...
Nous sommes attirés par le bizarre, l’étrange ou l’incongru. Nous aimons ce qui permet de prendre du recul, de s’interroger sur certaines évidences. Selest’Art 09 entend ainsi permettre de remettre en question certaines vérités, parfois trompeuses, sur l’esthétique des images et leurs représentations dans la modernité.
La cité humaniste se devait d’être dans le questionnement, que chacun puisse prendre le temps d’être interpelé. Nous voulions que cette nouvelle édition de Sélest’Art soit accessible au plus grand nombre, en harmonie avec notre politique culturelle qui vise à rompre les cloisonnements et les hermétismes.
Avec un thème qui nous touche tous, et une programmation riche et diversifiée, nous avons réuni les conditions pour faire de l’édition 2009 un Sélest’Art très particulier, et surtout un Sélest’Art pour tous.
Je remercie l’Office de la Culture de Sélestat ainsi que l’ensemble de ses partenaires : la Direction Régionale des Affaires Culturelles, le Conseil Régional, le Conseil Général, l’Agence Culturelle d’Alsace, et bien sûr le FRAC Alsace pour la contribution qu’ils ont offerte pour l’organisation de cet événement. Merci aussi à Philippe Piguet, le Commissaire de l’exposition, pour son professionnalisme et son enthousiasme.
Né à Paris en 1946, historien, enseignant et critique d’art.
Diplômé de Lettres Modernes, d’Histoire, d’Histoire de l’Art et d’Archéologie (Université de Paris I, 1969-1975) ainsi que de Muséologie (Ecole du Louvre, 1979). Professeur de lettres dans l’enseignement secondaire de 1969 à 1992. Professeur d’histoire de l’art à l’Institut Supérieur des Carrières Artistiques (Ecoles Denis Huisman, Paris) depuis 1986. Auteur de nombreuses préfaces et textes de catalogues, de films sur l’art et commissaire d’expositions indépendant, il collabore régulièrement aux revues L’oeil depuis 1985 et (art absolument) depuis 2004.
Biblio-filmographie
- « Monet et Venise », Editions Herscher, Paris, 1986 ; réédité en 2008.
- « Trait pour trait - quarante artistes des années 80 », photographies d’Alain Turpault, Editions Marval, Paris, 1990.
- « Paysages de l’impressionnisme », Editions Plume, Paris, 1998.
- « Guide des lieux de l’art contemporain en France », Editions Biro, Paris, 1998.
- « Qui commande quoi ? Vingt ans de commandes publiques en France », documentaire 52’, réalisé par Jean-Paul Fargier, produit par Terra Luna Films/Dora Productions, Paris/Strasbourg, 1998.
- « Marchand d’art, Ernst Beyeler », documentaire 66’, réalisé par Thomas Isler, produit par Dora Productions/Friehändler, Strasbourg/Basel, 2008.
Le bizarre, l’étrange et l’incongru... Hommage à Baudelaire qui déclarait que « le beau était toujours bizarre » ? Référence à la célèbre réplique de Louis Jouvet dans Drôle de drame : « Moi, j’ai dit « Bizarre, bizarre » ? Comme c’est étrange... Comme c’est bizarre... » ? Souvenir d’un feuilleton radiophonique écouté religieusement tous les mardis soirs ? Ou bien clin d’oeil à Odilon Redon, auteur d’une étonnante Araignée souriante ? Qu’est-ce qui a bien pu motiver un tel choix ? Un peu de tout cela, sans doute, mais pas seulement. à moins que ce ne soit le retour d’image de l’une de ces diaboliques visions du peintre suisse Heinrich Füssli (1741-1825) dont les figures monstrueuses préludent à l’imaginaire surréaliste. Les surréalistes, évidemment. A force de vouloir fouiller dans les profondeurs de l’inconscient, ils ne pouvaient que dévoiler le monde trouble et mystérieux que tout individu recèle en lui. Et ils ne s’en sont pas privés. Bizarre, cette sculpture de Dali faite d’une tête en porcelaine affublée d’un bronze au motif de l’Angélus de Millet ? étrange, ce photomontage de Max Ernst, "Au-dessus des nuages marche la nuit...", présentant une figure féminine affublée d’un motif en dentelle à la place de son visage ? Incongrue, cette peinture de Magritte au thème du Montagnard montrant un rhinocéros grimpant le long d’une colonne grecque ? Mais les surréalistes n’ont pas l’apanage du mystère et l’histoire de l’art est pleine d’images les plus déroutantes qui soient. Ne serait-ce que l’iconographie symboliste, chargée de figures chimériques et monstrueuses. Voire les préromantiques.
A remonter ainsi le temps, on prendrait vite la mesure que le bizarre, l’étrange et l’incongru n’ont cessé d’être des vecteurs prospectifs de création. Il suffit de parcourir toute cette production d’images aux figures composites, mêlées d’humain et d’animal, telles que Granville les a gravées au XIXe siècle. De s’intéresser aux études physiognomoniques de ces deux espèces dont le peintre Charles le Brun nous a laissé des dessins d’études de caractère d’une rare force expressive. De revoir les peintures de Jérôme Bosch : l’artiste se complait à peindre des scènes tourmentées, des paysages infernaux, des bêtes hybrides et des figures diaboliques, monstrueusement métamorphosées. De renvoyer le regard du côté de ces fameux cabinets de curiosités qui ont fait la grandeur des collectionneurs de la Renaissance et qui recélaient toutes sortes d’objets innommables.
A l’inventaire des catégories esthétiques, si le beau occupe traditionnellement une place de premier choix, le grotesque, le monstrueux, le comique, le laid, le caricatural, le marginal, le dérisoire, le merveilleux... n’en sont pas moins intéressants. L’art qui est toujours contemporain de son époque n’a rien d’univoque et le beau - entendu au sens lissé du terme - n’en détient pas l’exclusivité. En proclamant que « le beau est toujours bizarre », Baudelaire rejette le réalisme et le positivisme dont il est le contemporain et il élève l’imagination au rang de « reine des facultés ». Ce faisant, il sublime la sensibilité dont il fait le fer de lance de la modernité et cherche à atteindre la vérité essentielle, ce qui le rapproche de la philosophie platonicienne. Pour Platon, en effet, l’art est magique, d’une magie qui délivre de toute superficialité ; il est folie, délire et, en cela, il nous ravit dans un ailleurs. « Un artiste est une réaction, écrit Paul Valéry, il répond à l’habituel par l’insolite, perçoit ce qu’il y a d’étrange dans le banal, distille le pur de l’impur, par une opération mystérieuse qui exige tout ce qu’il faut d’usé, d’accoutumé, de convenu et de conforme pour qu’elle puisse s’accomplir. Nos démons jouent à déjouer le principe de la dégradation de sensations par l’habitude. » C’est dire l’attention qu’il convient de porter à tout un pan de la création dont les critères ne sont pas toujours considérés comme ils le méritent. Le philosophe Michel Onfray note, quant à lui, que « toute peinture digne de ce nom recèle une énigme. Même un paysage, sinon une nature morte, ou bien encore un portrait, n’arrêtent le regardeur que s’ils comportent un problème à résoudre. » Que demander à l’art sinon qu’il nous interpelle, qu’il nous interroge, qu’il nous remette en question ?
Le bizarre, l’étrange et l’incongru... donc. Est bizarre ce qui n’est pas conforme au réel tout en s’y référant. Est étrange ce qui échappe à notre entendement et déroute nos habitudes perceptives. Est incongru ce qui n’est ni convenu, ni convenable. Il y va ainsi des différents aspects d’une même entité dans cette qualité où quelque chose n’est pas comme on l’attend, comme on en a connaissance ou comme on en a la culture. Quelle que soit leur nature - peinture, sculpture, dessin, photo, vidéo ou installation -, les travaux des artistes qui composent le menu de ce 18e numéro de Sélest’art ont été choisis en fonction de leur qualité intrinsèque à surprendre le regardeur. Que ce soit par leur contenu narratif, par leur processus de création, par l’interaction avec le lieu de leur présentation. Dans tous les cas, il s’agit d’offrir à voir des oeuvres fortes et singulières qui mettent en question le réel et ses conventions, qui tiennent tant au pouvoir de l’imagination de leurs créateurs qu’à la capacité du regardeur à y projeter la sienne.